L’intervention était terminée, mais pour les policiers, il peut être difficile de faire la part des choses une fois leur service terminé.
Ils ont suivi la procédure. Ils ont fait ce pour quoi ils avaient été formés. Pourtant, plusieurs semaines plus tard, ils ne parvenaient toujours pas à se débarrasser du sentiment que quelque chose n’allait pas.
Pour certains, cette détresse persistante peut être le signe d’un préjudice moral – une blessure psychologique qui peut se développer lorsqu’une personne vit, est témoin ou se sent incapable d’empêcher des événements qui vont à l’encontre de ses valeurs profondes. Afin de mieux comprendre l’impact du traumatisme moral, ses répercussions sur les membres de la GRC et les autres professionnels de la sécurité publique, ainsi que les possibilités de rétablissement, la Fédération de la police nationale (FPN) s’est entretenue avec le Dr Jonathan Wan, directeur médical, et Craig Extine, responsable des opérations cliniques, à Homewood Ravensview, qui fait partie de Homewood Health, partenaire de la FPN. Les informations partagées dans cet article s’appuient sur leur expertise clinique et leur expérience dans l’accompagnement des premiers intervenants.
Qu’est-ce qu’un traumatisme moral?
Pour les membres de la GRC et l’ensemble du personnel chargé de la sécurité publique, les expériences les plus difficiles ne sont pas toujours visibles. Les blessures les plus profondes peuvent provenir de moments qui remettent en question la boussole morale d’une personne – des moments qui l’amènent à s’interroger sur elle-même et sur ses choix. C’est ce que l’on appelle le traumatisme moral.
Bien que le traumatisme moral puisse recouper le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), il trouve souvent son origine dans des expériences qui entrent en conflit avec les valeurs d’une personne et sa conception du bien et du mal. Le traumatisme moral est la détresse psychologique qui découle d’expériences portant atteinte aux valeurs fondamentales ou au jugement éthique d’une personne. Ces expériences peuvent répondre ou non aux critères du SSPT, mais elles peuvent néanmoins avoir un impact durable sur la façon dont une personne se perçoit et perçoit son environnement.
Ce concept a été reconnu après la guerre du Vietnam, où les anciens combattants ne répondaient pas aux traitements traditionnels du SSPT. Beaucoup éprouvaient des sentiments de honte profonde, de désespoir et de déconnexion liés à des événements moralement pénibles plutôt qu’à un traumatisme fondé sur la peur.
Le Dr Jonathan Wan explique que « le préjudice moral peut aider à comprendre les expériences que certaines personnes ont gardées secrètes pendant des années ».

Le préjudice moral : un signe de moralité
Le préjudice moral peut découler de différentes situations. Il peut concerner des actions qu’une personne a entreprises, celles qu’elle s’est sentie incapable d’entreprendre, ou encore des événements dont elle a été témoin. Il peut également survenir lorsqu’une personne se sent délaissée par ses collègues, ses supérieurs ou son organisation. Par exemple, si un agent sollicite de l’aide après une expérience traumatisante et ne la reçoit pas, ce sentiment d’abandon ou de trahison peut être profondément angoissant.
Les agents embrassent leur métier avec un sens aigu du devoir, de la justice et de la responsabilité. Cependant, l’exposition répétée à des situations moralement complexes peut devenir de plus en plus difficile à supporter. Ceux qui ont un sens de l’idéalisme et voient les situations en noir et blanc peuvent se montrer particulièrement vulnérables face à des expériences moralement ambiguës.
Une personne peut comprendre que ses actions étaient nécessaires et justifiées dans une situation donnée, tout en se sentant profondément troublée par celles-ci. Cette détresse provient d’une violation perçue de ses valeurs personnelles, ce qui peut entraîner des symptômes persistants et une souffrance émotionnelle.
Le traumatisme moral n’est pas un signe de faiblesse. En réalité, il reflète les qualités qui poussent les gens à s’engager dans les services de sécurité publique : l’empathie, le sens des responsabilités et un engagement profond envers les autres.
« Le traumatisme moral est, à bien des égards, un signe de moralité », explique le Dr Wan. « La thérapie ne consiste pas à enjoliver ce qui s’est passé. Il s’agit de passer de la conviction que “je suis une mauvaise personne” à une compréhension plus nuancée de l’expérience vécue. »

Les obstacles à la prise en charge et l’importance de la sensibilisation
Pour de nombreuses personnes confrontées à un traumatisme moral, l’un des principaux obstacles à la guérison consiste à reconnaître, dans un premier temps, la nature même de ce qu’elles vivent.
De nombreuses raisons peuvent pousser les personnes à retarder ou à éviter de demander de l’aide, notamment la stigmatisation, les inquiétudes professionnelles et la crainte d’être jugées. Cependant, l’un des principaux obstacles est le manque de sensibilisation.
« Si les gens ne comprennent pas ce qu’ils vivent, ils sont peu susceptibles de se faire soigner », explique Craig, « et ils sont encore moins enclins à envisager une hospitalisation s’ils ne font que constater les symptômes sans en comprendre la cause. »
Le soutien par les pairs joue un rôle déterminant pour surmonter ces obstacles. De nombreuses personnes qui entament un traitement le font après qu’une autre personne a parlé ouvertement de sa propre expérience de la blessure morale et, éventuellement, de son parcours thérapeutique. Ces recommandations émanant de pairs ont souvent plus de poids que les recommandations officielles, car elles reposent sur une compréhension partagée.
Encourager les individus à demander de l’aide, présenter le traitement comme un signe de force et mettre en avant les avantages réels des soins en hospitalisation sont autant d’étapes essentielles pour soutenir la santé mentale des agents de la sécurité publique, tels que les agents de la GRC.
« De nombreux membres et anciens membres de la GRC se lancent dans un traitement parce qu’une personne en qui ils avaient confiance a déjà suivi ce parcours et leur a parlé en toute honnêteté de la difficulté – mais aussi de l’utilité – de cette expérience », explique M. Extine.
Si les cliniciens peuvent fournir des ressources et des conseils, le témoignage de pairs qui comprennent véritablement les tenants et aboutissants de la profession revêt une force particulière.
« Nous pouvons faire preuve d’empathie et essayer de comprendre ce que quelqu’un a vécu, mais les pairs qui ont eux-mêmes traversé cette expérience jouissent d’une crédibilité d’un autre ordre », ajoute Mme Extine. « Ce soutien et ces recommandations en disent long. »
Si vous pensez souffrir d’un traumatisme moral
Un traumatisme moral peut laisser des séquelles émotionnelles durables, mais vous pouvez bénéficier d’un accompagnement. Si cet article fait écho à votre propre expérience, pensez à vous confier à une personne en qui vous avez confiance, qu’il s’agisse d’un collègue, d’un supérieur hiérarchique, d’un membre de votre famille ou d’un professionnel de la santé mentale.
Les membres de la NPF ont accès à des ressources en santé mentale par l’intermédiaire de Homewood Health, notamment à des soins spécialisés destinés aux premiers intervenants. Si vous souhaitez en savoir plus sur les aides disponibles ou savoir si un traitement en hospitalisation pourrait être adapté à votre situation, vous pouvez contacter Homewood Health pour discuter de vos options ou consulter notre page « De membre à membre » pour obtenir des informations sur les ressources disponibles en matière de santé mentale.
Comprendre ce qu’est un traumatisme moral peut constituer un premier pas vers la guérison – et cela rappelle à nos membres de la GRC et aux autres agents de la sécurité publique partout dans le monde qu’ils ne sont pas seuls.
À propos des experts
Dr Jonathan Wan, MD, FRCP(C), est directeur médical chez Homewood Ravensview. Il a terminé son internat en psychiatrie en 2016 et est membre du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. Ses domaines d’intérêt comprennent la psychiatrie des addictions, les troubles de la personnalité et la formation médicale.
Craig Extine, titulaire d’une maîtrise (MA) et certifié RCC, est responsable des opérations cliniques à Homewood Ravensview. Thérapeute expérimenté spécialisé dans les traitements en milieu hospitalier, il est expert dans la prise en charge des traumatismes, des addictions, de la dépression, de l’anxiété et du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) chez le personnel militaire et les premiers intervenants.