Depuis 50 ans, les groupes de l’enlèvement des explosifs (GEE) de la GRC interviennent face à des dangers que la plupart des Canadiens ne verront jamais. Cette série d’articles en trois volets explore les personnes, la philosophie et l’évolution derrière l’une des spécialisations policières les plus exigeantes.

Le troisième article de cette série de trois explore le leadership, le jugement et l’assurance tranquille qui définissent les groupes de l’enlèvement des explosifs de la GRC à travers l’expérience des spécialistes qui façonnent la discipline aujourd’hui et qui en assurent la continuité pour les décennies à venir.

Avez-vous manqué la partie 1 ou la partie 2 ?

Pour la sergente d’état-major Anne Alary, le travail de neutralisation des explosifs se résume souvent à un instant précis : celui où l’incertitude se resserre et où quelqu’un doit décider de la suite.

Le travail du GEE, explique-t-elle, n’existe jamais en vase clos. Il s’inscrit au croisement d’autres unités policières, d’organismes partenaires et de compétences qui se chevauchent, souvent sous pression et avec une information incomplète. Dans ces moments, la clarté est plus importante que la rapidité.

« À un moment donné, dit Anne, quelqu’un doit prendre une décision. »

Bien avant de se joindre à la GRC en 2003, Anne a appris à performer sous pression en tant qu’athlète de haut niveau. Elle a joué au hockey universitaire à l’Université d’Ottawa puis a participé aux compétitions de la Ligue nationale féminine de hockey, avant de transposer cette même discipline au travail policier.

Après avoir obtenu son diplôme à Depot, Anne a occupé une grande variété de postes qui ont renforcé ses compétences : du maintien de l’ordre en milieu rural à Assiniboia, au service à Pelican Narrows, dans le nord de la Saskatchewan, en passant par une affectation au Carrousel, des fonctions de protection sur la Colline du Parlement, puis des activités de surveillance au sein des Opérations spéciales.

Une photo de l’équipe des Riders d’Ottawa en 2002. Anne est visible au troisième rang, cinquième à partir de la gauche.

Une personne de l’entourage professionnel d’Anne, qui a travaillé dans les opérations chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires (CBRN), a encouragé Anne à envisager une carrière au sein du GEE. Anne a eu la chance d’accompagner des membres du GEE et a constaté que cette spécialisation lui correspondait parfaitement.

« Les choses ne sont jamais noires ou blanches dans le GEE, précise-t-elle. Tout le travail se situe dans les zones grises. Vous changez une variable, et tout change. Il n’y a aucun manuel décrivant la façon de faire. »

Aujourd’hui, Anne est sous-officière responsable du GEE de la Direction générale et du Centre des politiques à Ottawa. Elle est technicienne en explosifs qualifiée et spécialisée en entrée forcée avec explosifs et elle travaille à l’intersection des opérations, des politiques et de la coordination nationale.

Anne participe à une formation basée sur des scénarios lors de l’exercice annuel de London, en Ontario, où des unités d’intervention d’urgence de toute la province se réunissent pour tester leurs compétences à travers une série de scénarios difficiles.

« Certains jours, raconte-t-elle, tout se joue en un instant – et il faut être prêt à se demander : qu’est-ce que je fais maintenant? »

Cette importance accordée à la préparation a marqué son travail comme instructrice au Collège canadien de police, où elle a contribué à la formation de futurs techniciens en explosifs, en mettant l’accent non seulement sur les procédures, mais aussi sur la discipline mentale requise lorsque les membres doivent s’en remettre uniquement à leur jugement.

Anne est aussi l’une des rares femmes à avoir servi au sein d’un GEE de la GRC, un fait qu’elle n’a jamais considéré comme déterminant. Dans le GEE, la crédibilité repose sur la compétence, la constance et la confiance. Son autorité découle de son expérience, acquise au fil des années, à prendre des décisions lorsque les enjeux étaient élevés et que les réponses n’étaient pas toujours évidentes.

Son parcours reflète une assurance tranquille, non pas fondée sur la visibilité, mais sur un solide sens du jugement.

Anne (au centre), sa collègue démineuse, le sergent Maryse Laurin (à droite), et l’un des robots de l’EDU rendent visite à un enfant (à gauche) à l’Hôpital Sainte-Justine de Montréal.

Objectif : contrôle

Pour le sergent Peter Vail, la méthode d’élimination des explosifs est rarement décidée au moment où un technicien s’approche d’un dispositif. La plupart du temps, l’approche est déterminée bien avant cela – grâce à la planification, à l’évaluation et à la discipline acquise au fil de décennies d’expérience.

Avant d’entrer dans les services de police municipaux au Nouveau-Brunswick en 1994, Peter a servi dans la Première réserve des Forces canadiennes, où il a rapidement été exposé à des explosifs. Cette expérience a jeté des bases importantes, mais c’est une intervention survenue quelques années plus tard qui a véritablement aiguisé son intérêt. En 1997, après être intervenu lors d’un incident impliquant une bombe artisanale et avoir observé le travail d’un technicien en explosifs, Peter s’est senti de plus en plus attiré par ce domaine.

En 2000, il a été sélectionné pour suivre le programme de technicien en explosifs du Collège canadien de police, marquant le début officiel de sa spécialisation. Lorsqu’il a intégré la GRC en 2005, il a poursuivi ce travail, devenant par la suite une figure de premier plan dans l’évolution de l’élimination des explosifs dans la région.

Au moment de la rédaction du présent article, Peter occupait depuis 12 ans le poste de coordonnateur de la division J pour le GEE de la province. Dans le cadre de ses fonctions, il a aidé à orienter les efforts de modernisation tout en maintenant la continuité avec les principes fondamentaux transmis par les générations précédentes de techniciens.

« Nous en sommes à la troisième ou quatrième génération de véhicules téléguidés », explique Peter. Il a été témoin d’un certain nombre de progrès au cours de ses 25 années de service. « Nous en sommes à la quatrième génération de combinaisons de protection contre les bombes, et à au moins à la troisième génération d’équipement technique, comme les appareils de radiographie. »

Ces avancées ne sont pas abstraites pour lui – il se souvient clairement de ce qui les a précédées.

« Les premiers robots étaient considérés comme de la haute technologie à l’époque, se souvient-il. Mon homologue de la Division E se plaît à dire qu’ils étaient un peu comme un fauteuil roulant amélioré, et je suis d’accord. » Les opérateurs devaient rester parfaitement immobiles et tracer des repères précis sur un petit écran pour éviter de perdre l’alignement. L’éclairage était improvisé. Les dispositifs de neutralisation étaient positionnés avec soin et leur visibilité était limitée.

« Lorsqu’on visait un dispositif de neutralisation, on fixait manuellement des lampes de poche pour améliorer l’éclairage, se remémore-t-il. Il arrivait que quelqu’un doive se tenir à l’extérieur et faire tourner une antenne simplement pour qu’on puisse capter la transmission vidéo. Et les combinaisons de protection étaient lourdes, avec une visibilité et une ventilation limitées. »

Un robot moderne s’approchant d’un véhicule susceptible de contenir des explosifs. Il est commandé à distance par un membre de les GEE qui se trouve à une distance de sécurité.

Les outils et les pratiques ont évolué, tout comme la nature du travail. Plus tôt dans sa carrière, les GEE étaient souvent appelées à intervenir sur des propriétés rurales, où de vieilles charges de dynamite refaisaient surface lors de rénovations ou de travaux de défrichage. Aujourd’hui, Peter constate un éventail plus vaste de menaces, y compris la possession criminelle d’explosifs, les dispositifs explosifs improvisés et les préoccupations liées à la sécurité nationale.

Malgré ces changements, la philosophie sous-jacente est demeurée la même.

« L’objectif est le contrôle, explique Peter. Contrôler le dispositif. Contrôler la scène. Contrôler le risque. »

L’importance accordée au contrôle se reflète dans la façon dont le succès est mesuré. Bon nombre des résultats les plus importants de Peter ne laissent aucune trace visible. Lorsqu’une opération du GEE est efficace, il n’y a pas de quoi en faire une nouvelle – il n’y a aucune fin spectaculaire.

« C’est à ce moment que nous pouvons parler de victoire, souligne-t-il. Lorsque rien ne se passe. »

Derrière cette détermination tranquille se trouvent une concentration intense, une prise de décision à plusieurs niveaux et une confiance forgée par l’expérience partagée. Peter se considère comme faisant partie d’un continuum – il tire profit des leçons des membres retraités qui ont travaillé avec des combinaisons plus lourdes, une technologie limitée et moins de mesures de protections, et assumant à son tour la responsabilité de transmettre ce savoir.

Vous reconnaîtrez peut-être cette photo, tirée de la première partie de cette série d’articles. Prise le 18 décembre 2025, elle immortalise une cérémonie rendant hommage aux démineurs d’hier et d’aujourd’hui. Peter apparaît au dernier rang, cinquième à partir de la gauche, entouré d’anciens et d’actuels membres de les GEE.

L’équipement est peut-être plus sophistiqué qu’auparavant, mais les fondements demeurent inchangés : la patience plutôt que la rapidité, la maîtrise plutôt que la force et le principe selon lequel, en neutralisation des explosifs, l’absence de catastrophe est la mesure la plus éloquente du succès.

Les 50 prochaines années

Les menaces évoluent, la technologie progresse, et une nouvelle génération de techniciens se prépare à assumer un rôle qui exige du sang-froid sous pression, un esprit analytique et un travail d’équipe presque irréprochable.

Ce qu’ils héritent n’est pas seulement de l’équipement : c’est une culture façonnée par celles et ceux qui les ont précédés. Alors que les GEE entament leur prochain demi-siècle d’existence, ils s’appuient sur des fondations bâties par des personnes d’exception qui ont fait face au danger pour que les autres n’aient pas à le faire.

C’est un héritage qui mérite d’être honoré.

Un membre de l’enlèvement des explosifs, vêtu d’une combinaison anti-explosion, évacue du matériel d’un lieu d’intervention à Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Nous exprimons notre sincère gratitude à l’ensemble des membres des GEE, anciens et actuels, dont le courage et l’engagement ont protégé les Canadiens pendant des décennies. Nous remercions également toutes les personnes qui ont suivi cette série d’articles en trois volets et qui ont contribué à souligner, avec la Fédération de la police nationale, le 50e anniversaire des GEE de la GRC.