Depuis 50 ans, les groupes de l’enlèvement des explosifs (GEE) de la GRC interviennent face à des dangers que la plupart des Canadiens ne verront jamais. Cette série d’articles en trois volets explore les personnes, la philosophie et l’évolution derrière l’une des spécialisations policières les plus exigeantes.
Le premier article de cette série de trois retrace les origines de l’enlèvement d’explosifs à la GRC, depuis ses débuts marqués par des interventions à très courte distance et à haut risque, jusqu’aux méthodes de formation, à la culture professionnelle et à la discipline opérationnelle qui continuent d’orienter ce travail aujourd’hui.
—
Dans les années 1970, à l’aube, sur une ferme rurale, deux techniciens en explosifs de la GRC traversent l’herbe figée par le gel en direction d’un bâtiment délabré. L’appel du jour ne provenait pas d’une scène de crime. L’appel vient d’un propriétaire foncier qui a découvert de la dynamite vieille de plusieurs décennies lors de travaux dans une grange délabrée.
Le matériel transporté par les techniciens reflète l’équipement de sécurité « haute technologie » de l’époque : une lourde combinaison de protection contre les explosions, un bouclier portatif et de longs outils n’offrant que quelques mètres de distance supplémentaires face à de la dynamite rendue instable par le temps.
À ses débuts, l’enlèvement des explosifs était un travail de proximité. La sécurité reposait sur la formation, la discipline et la confiance entre les membres, qui travaillaient à seulement quelques pas les uns des autres. Lorsque tout se déroulait sans incident, le résultat passait inaperçu : aucun grand titre dans les journaux, aucune explosion, seulement la certitude silencieuse qu’un risque avait été écarté et que le terrain d’une famille avait été rendu sûr.
Au cours du dernier demi-siècle, les GEE de la GRC sont intervenus face à des dangers que la plupart des Canadiens n’ont jamais vus, leur succès se mesurant à l’absence de catastrophes dévastatrices.
Retour aux origines : bâtir une discipline
Les GEE de la GRC ont pris forme vers le milieu des années 1970, à des moments légèrement différents d’une région à l’autre du pays, alors que les menaces mondiales évoluaient et que les services de police commençaient à reconnaître la nécessité d’une expertise spécialisée. Par exemple, la GRC de la Colombie-Britannique souligne l’année 1975 comme étant l’année de fondation de son GEE, un jalon de 50 ans qu’elle a récemment commémoré. Ailleurs au pays, des capacités semblables se développaient en parallèle.
À l’échelle nationale, la GRC a beaucoup compté sur les Forces canadiennes au cours de ces années charnières. Les premiers techniciens en explosifs ont été formés à la Base des Forces canadiennes Borden (BFC Borden), où ils suivaient des cours militaires exigeants sur les explosifs, initialement conçus pour les soldats. La formation était sans compromis et les attentes, clairement définies.

« Ils vous inculquaient la patience, se souvient le sergent Lev Jackman, officier responsable du GEE du Nouveau-Brunswick (division J), de la fin des années 1980 jusqu’à sa retraite en 2000. Vous ne vous pressiez pas. Vous ne faisiez pas de suppositions. Vous preniez le temps nécessaire, parce que sinon, quelqu’un pouvait mourir. »
Lorsque Lev s’est joint à la GRC en 1967, l’enlèvement des explosifs n’était pas encore une spécialisation reconnue. Après huit ans à la GRC, il a été transféré à la section des systèmes de sécurité de sa division en 1975, où la planification en cas d’alerte à la bombe faisait partie de ses responsabilités. Un an plus tard, il a été officiellement initié à l’enlèvement des explosifs lorsqu’un agent spécial, formé en neutralisation des explosifs et munitions, est arrivé des forces armées pour coordonner l’ensemble des activités du groupe d’enlèvement des explosifs. À l’époque, la responsabilité des interventions liées aux explosifs s’inscrivait parallèlement à la sécurité des édifices fédéraux et reposait presque entièrement sur l’expertise militaire.
En 1978, Lev a suivi un cours de six semaines sur les explosifs à la BFC Borden, offert entièrement par des instructeurs militaires. « C’était un cours très intense qui mettait à l’épreuve l’esprit et le corps, raconte-t-il. Les instructeurs nous ont enseigné les dangers associés aux différents types d’explosifs, y compris les dispositifs explosifs improvisés. »

Au fil de ses années au sein du GEE, Lev est devenu coordonnateur du GEE pour toutes les visites de personnes de marque et les grands événements au Nouveau-Brunswick, a travaillé en étroite collaboration avec le groupe tactique d’intervention d’urgence de la GRC sur des dossiers impliquant des explosifs, et a dirigé l’élimination sécuritaire d’explosifs abandonnés, de munitions, de produits chimiques et de dispositifs explosifs improvisés placés à des fins criminelles.
Avec le recul, il constate à quel point cette réalité professionnelle lui semble aujourd’hui lointaine. Il n’y avait pas de robots ni d’outils à distance. Les combinaisons de protection contre les explosions étaient lourdes et contraignantes. L’équipement était rudimentaire, et la proximité du danger était inévitable.
À cette époque, une grande partie du travail était axée sur la prévention plutôt que sur l’intervention. Les membres prenaient part à la planification des interventions en cas d’alerte à la bombe, évaluaient des édifices fédéraux et travaillaient en coulisses pour réduire les risques avant que des incidents ne surviennent. De nombreuses interventions ressemblaient à la scène décrite au début de cet article : des explosifs instables découverts lors de travaux de rénovation ou de défrichage.
Ce qui a émergé au cours de cette période n’était pas un groupe national unifié, mais une discipline élaborée progressivement, région par région, par des membres prêts à assumer un rôle sans feuille de route clairement définie.
L’histoire des GEE de la GRC se comprend mieux à travers les personnes qui en ont porté la responsabilité qu’au regard de l’équipement ou des organigrammes de l’époque. Ces personnes ont porté cette responsabilité dans l’ombre, souvent sans reconnaissance, en sachant qu’aucune marge d’erreur n’était permise.

L’école des explosifs a changé notre façon de voir les choses
Au début des années 1980, la formation en explosifs a été transférée au Collège canadien de police (CCP), marquant un tournant : la GRC définissait désormais l’élimination des explosifs comme une discipline policière façonnée par les réalités opérationnelles.
C’est dans cet environnement en évolution que le gendarme spécial Yves Pelletier est entré en scène.
Yves espérait depuis longtemps se joindre à la GRC, mais sa candidature avait été refusée à l’adolescence. Déterminé à servir, il s’est enrôlé dans l’armée à seulement 16 ans, en 1963. Au début de sa carrière, il a vécu des moments charnières de l’histoire, y compris un déploiement en Égypte pendant la guerre des Six Jours en 1967, quelques jours seulement avant le déclenchement des hostilités. Il se souvient même d’avoir conduit sous des tirs de mitrailleuse pour récupérer des documents essentiels pour les Nations Unies.

Le Centre canadien de données sur les bombes (CCDB) de la GRC a été établi à Ottawa à la fin des années 1960 et au début des années 1970 afin de recueillir des données, d’offrir de la formation et d’échanger des renseignements à l’échelle internationale sur les explosifs illégaux et les enquêtes post-explosion. Son rôle est devenu encore plus crucial en 1985, lorsque des agents de l’Armée révolutionnaire arménienne ont attaqué l’ambassade de la Turquie à Ottawa (en anglais seulement), tuant un agent de sécurité et utilisant une bombe artisanale pour forcer l’accès au bâtiment. Par la suite, et pour prévenir d’autres tragédies, le CCDB a créé 26 postes de gendarmes spéciaux, recrutés parmi d’anciens membres et des membres en service des Forces armées ainsi que de divers services de police.

Yves figurait parmi les personnes sélectionnées, hautement qualifié grâce à sa carrière d’officier technicien des munitions formé au Royaume-Uni et à son diplôme en ingénierie des explosifs. Assermenté au sein de la Gendarmerie royale du Canada, il est également devenu instructeur invité au Collège canadien de police, où il donnait des cours sur les mines piégées et la reconnaissance des explosifs.
Son travail s’est étendu à l’échelle internationale. Il s’est rendu quatre fois en Europe pour échanger ou obtenir des explosifs de ses homologues britanniques, israéliens, français et suisses. Il s’est même procuré directement à l’usine de Semtín, en Tchécoslovaquie, du SEMTEX A (utilisé en construction et en exploitation minière) et du SEMTEX H (utilisé à des fins militaires), sur ordre de l’inspecteur de l’Unité de formation canine. Yves a distribué les échantillons de SEMTEX et formé des maîtres-chiens partout au pays, ce qui a permis aux unités canines d’identifier et de manipuler ces substances en toute sécurité.
En 1987, Yves jouait un rôle central dans le renforcement des capacités du CCDB, en vérifiant tous les bulletins publiés à l’échelle nationale, en formant de nouveaux techniciens et en recréant des dispositifs explosifs improvisés à des fins pédagogiques. Il recueillait également des renseignements partout dans le monde afin de permettre aux techniciens canadiens de garder une longueur d’avance sur les menaces émergentes. Il a également appuyé des opérations de grande envergure, y compris des visites de la reine Elizabeth II et du prince Philip, en inspectant méticuleusement les lieux à la recherche d’explosifs.
L’école des explosifs était située dans un bâtiment sans prétention appartenant auparavant à une fanfare sur le campus du Collège canadien de police, mais cette expérience a laissé une empreinte durable.
« L’école des explosifs a changé notre façon de voir les choses », relate-t-il. La formation ne se limitait pas à l’acquisition de compétences techniques; elle transformait la façon dont les membres abordaient le risque, la patience et la prise de décision. Les objets du quotidien, les environnements ordinaires – plus rien ne semblait anodin.

Malgré l’intensité de cette formation, Yves se souvient de la camaraderie qui régnait. Les repas partagés ensemble, les plaisanteries discrètes et l’humour noir propre aux professions à haut risque les aidaient à tenir le coup.
« On travaillait dur, se rappelle-t-il en riant, mais on savait aussi garder une certaine légèreté. Les techniciens en explosifs ont un certain sens de l’humour… c’est ce qui leur permet de supporter la pression. »

Cette plaque en étain a été conçue par E. Kew de Borden, en Ontario, et représente la mascotte officiellement enregistrée de tous les techniciens en neutralisation des explosifs de la police et des forces militaires canadiennes, protégée par droit d’auteur depuis 1982. Chaque plaque était numérotée individuellement et consignée par le Centre canadien de données sur les explosifs. La mascotte s’inspire de Guy Fawkes, dont le « complot des poudres » de 1605 en a fait l’un des premiers criminels connus à avoir utilisé des explosifs dans l’histoire.
Des salles de formation aux pistes d’aéroport et aux sites hautement sécurisés, la carrière d’Yves a confirmé une vérité fondamentale : l’enlèvement des explosifs s’inscrit toujours dans un contexte plus large. Il se situe à l’intersection de la sécurité aérienne, de la police de protection, des grands événements et de la confiance du public. Ce que la GRC était en train de bâtir, ce n’était pas seulement une capacité technique, mais une culture ancrée dans la discipline, l’adaptabilité et la confiance.
—
Ce qui a commencé comme un travail rapproché et dangereux avec des outils limités s’est progressivement transformé en une discipline spécialisée définie par la patience, le jugement et la confiance.
Dans le deuxième article de cette série de trois, nous suivons cette évolution à travers des décennies de changements technologiques – et à travers la carrière d’un technicien en explosifs guidé par un principe unique et inébranlable : tout le monde rentre à la maison.